La laïcité, religion de la République : Entretien accordé au journal Rivarol le 19 janvier 2017

Votre nouveau livre qui s’intitule « La mystique de la laïcité. Généalogie de la religion républicaine, de Junius Frey à Vincent Peillon » est paru en février 2017 aux éditions Sigest.

Pouvez-vous nous en présenter les grandes lignes ?

 

J’analyse dans cet ouvrage l’histoire de la Révolution et de la République sous un angle inédit ; en tant qu’historien des religions.

Car les Révolutionnaires et leurs successeurs républicains ont compris rapidement que pour asseoir le nouveau régime il ne suffisait pas d’abattre la Monarchie, l’Eglise et le Catholicisme ; il leur fallait impérativement trouver une religion à la République, sans quoi celle-ci ne pourrait se construire solidement et vivre durablement.

Je pars d’une réalité historique et anthropologique : l’histoire de l’Humanité, des civilisations, mais aussi des régimes politiques, est sous-tendue par la religion, la spiritualité, dont les peuples ont un besoin impérieux.

C’est à partir de là que l’on comprend – et les républicains l’ont compris – pourquoi l’histoire de la Révolution, qui est un processus messianique et progressif ne connaissant pas de terme, a bégayé sans cesse et continue de le faire.

La République n’a jamais pu prendre pied dans l’histoire de France, et cela pour une raison simple : le peuple français a intégré dans son tréfonds mental, dans son code anthropologique, une structuration politique dont l’origine remonte à la fin du Ve siècle, lorsque l’évêque saint Remi baptisa Clovis (496). De cet acte si simple en apparence naîtra la structuration politico-religieuse de la France, c’est-à-dire celle d’une monarchie organiquement liée à l’Église.

Les Révolutionnaires, contrairement à ce que l’on croît généralement, ont compris instinctivement que, s’ils pouvaient détruire la Monarchie et l’organisation cléricale en France et par suite le Catholicisme, en aucun cas ils ne pouvaient effacer de la mémoire collective du peuple cette structuration.

Alors qu’ont-ils fait dès le lendemain de la Révolution de 1789 ? Ils ont commencé à édifier, tant bien que mal, une contre-Monarchie, la République, et une contre-Eglise, la religion de la République, appelée plus tard la laïcité et qui est une religion composite à la confluence de la philosophie des Lumières, de l’Illuminisme et de la kabbale juive.

 

 

Si l’on en croît le sous-titre de votre livre, vous avez retracé la généalogie de cette religion de la République. Pouvez-vous nous dire comment vos recherches vous ont mené à sa source et ce qui vous permet d’affirmer que cette source est illuministe et kabbalistique ?

 

Il se trouve que mes travaux de recherches portent justement sur l’origine et l’évolution des idéologies modernes, et leurs liens historico-idéologiques avec la kabbale et le messianisme juif. Dans mon premier ouvrage j’ai présenté une partie de mes recherches qui ont révélé, pour la première fois, les origines messianiques et kabbalistiques du sionisme, du mythe du judéo-christianisme et de la stratégie (déguisée en théorie) du Choc des civilisations.

Mes recherches sur la kabbale et ses avatars modernes m’ont mené sur plusieurs pistes, y compris celle de la laïcité. D’ailleurs, un des spécialistes de la religion républicaine, Vincent Peillon (qui est d’abord un chercheur avant d’être un homme politique), a affirmé, à plusieurs reprises, y compris dans un de ses livres (Une religion pour la République), que la laïcité plongeait ses racines dans l’Illuminisme et la kabbale. Or, il n’a étayé cette affirmation d’aucune preuve… s’adressant sans aucun doute aux seuls initiés.

J’ai alors approfondi les recherches en suivant la méthodologie que j’ai construit et utilisé pour mon premier livre, à savoir une recherche double : idéologique et historique. En étudiant cette mystique de la laïcité j’ai pu vérifier que, en effet, c’est bien la kabbale qui formait son cœur, je dirai même son essence. Et j’ai parallèlement remonté la chaîne des penseurs-transmetteurs de cette mystique jusqu’à son origine première, son archè.

Je ne rentrerai pas ici dans les détails d’ordre conceptuel que j’expose dans mon livre, mais la religion de la République, la laïcité, est essentiellement ce que j’appelle la kabbale moderne – un messianisme actif (concept développé dans mon premier ouvrage « Occident et Islam – Sources et genèse messianiques du sionisme ») dont le moteur est l’homme et qui est censé mener à un apogée historique – et d’un néo-christianisme qui n’est rien d’autre que la kabbale chrétienne.

Ce messianisme actif et cette kabbale chrétienne, avant d’arriver dans les milieux républicains via les loges maçonniques, sont passés par la kabbale frankiste, qui les a fusionné et marqué de son empreinte.

 

 

Sans entrer dans des détails conceptuels, pouvez-vous toutefois définir succinctement la kabbale chrétienne et la kabbale moderne ?

 

Comme je l’ai écrit au-dessus, la principale idée de la kabbale moderne est celle du concours de l’homme à la création de Dieu, ou plutôt à l’accomplissement de l’Histoire par l’homme, par son action. Ce concept est issue, comme je l’ai expliqué dans mon premier ouvrage, de la kabbale espagnole au XIIIe siècle, et que j’ai appelé le messianisme actif. C’est une théorie consistant à hâter les temps messianiques et avec eux le Messie (celui des juifs) par, dans un premier temps, des actes de piété, et très vite, dans un second temps, par des actions politiques.

Ce messianisme actif va être très gravement accentué par la kabbale lourianique au XVIe siècle ; kabbale dont le fondateur est Isaac Louria (1534-1572). Louria va, à la suite de la kabbale espagnole qui prétendait que le peuple juif était le centre de l’univers, développer l’idée que le peuple juif est le seul et unique acteur et moteur de l’Histoire, excluant ainsi, pour la première fois, Dieu et le Messie. Dieu n’étant dans cette conception qu’un spectateur et l’arrivée du Messie que la conséquence de l’action du peuple juif qui, en tant que seul et unique moteur de l’Histoire, amènera les temps messianiques et à leur suite la rédemption.

Comme je l’explique dans mon livre, les mouvements révolutionnaires, à partir de 1789, vont étendre aux non-juifs ce rôle de moteur historique.

C’est cette kabbale que j’appelle la kabbale moderne.

Si je devais résumer en une phrase la kabbale chrétienne, ou plutôt ce que ses adeptes prétendent qu’elle est, je citerai Pic de la Mirandole (1463-1494) qui affirmait que « Nulle science ne nous apporte davantage de certitude au sujet de la divinité du Christ que la magie et la kabbale ». La kabbale chrétienne prétend enseigner aux chrétiens le véritable Christianisme dont l’essence ne peut être comprise qu’en passant par la kabbale.

Pic est considéré, à tort, comme le fondateur de la kabbale chrétienne ; il n’est en réalité, comme je le montre, qu’un passeur, un pont entre le judaïsme et le Catholicisme, entre les kabbalistes et l’Église, afin de la détruire de l’intérieur.

La kabbale chrétienne, qui naît au Moyen-Âge, bien avant Pic, ouvrira la voie à la construction du judéo-christianisme dont la finalité est la soumission de l’Europe chrétienne au judaïsme.

 

 

Par quels biais ces deux kabbales sorties du Moyen-Âge finiront par former la religion de la République ?

 

Au XVIIIe siècle la kabbale frankiste, qui représente l’ultime évolution de la kabbale lourianique et sabbatéenne, va, sous l’influence de la Révolution française, connaître une transformation qui la fera passer d’un nihilisme apocalyptique et antinomique à un certain progressisme. Cette fusion entre kabbale frankiste et philosophie des Lumières est incarné par Junius Frey (1753-1794), le petit-cousin de Jacob Frank.

Membre de la secte de Frank, Moses Dobruschka, de son vrai nom, est issu de la haute bourgeoisie juive, il entra dans la noblesse autrichienne. Frankiste militant, il se convertit au Catholicisme en 1775.

Lorsque éclata la Révolution française, Junius Frey se rendit à Strasbourg et devint l’un des jacobins parmi les plus influents. Et ce, en demeurant toujours en relation avec son groupe frankiste, le bruit ayant d’ailleurs couru qu’il devait prendre la direction de la secte après la mort de Frank. Membre du parti de Danton, il monta avec ce dernier sur l’échafaud en 1794.

La principale contribution de Junius Frey à la Révolution française fut littéraire et philosophique, et il devint, en un temps record, un jacobin prééminent. En effet, à peine arrivé en France, en 1792, il acquiert la nationalité française et mari sa sœur à un révolutionnaire jacobin important (et député de la Convention) avec il s’est lié d’amitié : François Chabot (1756-1794).

Dans un traité théologico-politique qu’il rédige à la demande de ses camarades jacobins, il élabore les bases d’une religion pour la République. Il articule, dans ce traité, la philosophie des Lumières, la kabbale frankiste et la kabbale chrétienne.

Et ce sont ces conceptions, que l’on retrouvera sous la plume des principaux fondateurs de la République au XIXe et au début du XXe siècle.

Comme je l’explique dans mon ouvrage, Junius Frey ne fut pas le seul canal de transmission de la kabbale dans la République. D’autres personnalités importantes, appartenant à la Franc-Maçonnerie, joueront le rôle de transmetteurs en parallèle et à la suite de Junius Frey.

 

 

Si la laïcité est la religion de la République, comment expliquez-vous qu’on la confonde systématiquement avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat ?

 

Il y a là une confusion qui est entretenue par les laïcards d’aujourd’hui comme les républicains d’hier.

Il faut, pour distinguer la laïcité et la loi de séparation, et identifier le lien qui existe entre les deux, revenir à Edgar Quinet (1803-1875). Celui qui aura une forte influence sur Jules Ferry et Ferdinand Buisson : les deux principaux artisans, sous la IIIe République, de l’évincement de l’Église et du Catholicisme.

Quinet fait partie des relais de cette mystique kabbalistique dont j’ai parlé. Mais comprenant, après 1848, que la religion historique et politique de la France est le Catholicisme, et qu’aucune autre religion ne peut s’y substituer, il propose alors une solution radicale : la séparation absolue de la société ecclésiastique et de la société laïque, de l’Église et de l’État.

L’objectif est de chasser le Catholicisme et l’Église, pour pouvoir, par l’école laïque, faire pénétrer la religion de la République.

La loi de 1905 n’est en aucun cas l’incarnation, la matérialisation juridique d’une neutralité religieuse, elle est en définitive l’arme de la laïcité. Une arme stratégique élaborée sur le papier par Quinet et utilisée politiquement par Ferry et Buisson.

Et cette arme d’une efficacité extraordinaire a neutraliser jusqu’à nos jours les héritiers de la contre-révolution, puisque les républicains ont réussi à imposer l’idée, je dirai même une « nouvelle vérité de tout temps » selon laquelle il faut distinguer le politique et le religieux. Ainsi nous sommes intellectuellement empêchés d’être lucides et efficaces quant à la critique de la Révolution et de la République. La distinction entre politique et religion est un piège dans lequel ne tombent pas les républicains eux-mêmes, puisqu’ils sont, depuis 1789, conscient que du religieux découlent tout le reste, y compris le politique.

Le véritable combat se situe au niveau religieux, et c’est par conséquent à ce niveau qu’il faut, en premier lieu, le mener.

Mon livre sera, je l’espère, une arme qui fera sauter ce verrou intellectuel.

 

Youssef Hindi

 

Le livre de Youssef Hindi « La mystique de la laïcité » qui paraîtra en février 2017.

 

 

 

 

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